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Turquie : quelle liberté d’expression ?

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MessageSujet: Turquie : quelle liberté d’expression ?   Mer 26 Mar - 18:59

Turquie : quelle liberté d’expression ?

Publié le : 21-03-2008


Ci dessous, le compte-rendu rédigé par le collectif Van de la conférence-débat qui s’est tenue en hommage au journaliste assassiné Hrant Dink, sous le titre « Turquie : quelle liberté d'expression? » et qui a été présentée par Amnesty International et la Maison de l'Europe et de l'Orient, lundi 17 mars 2008, à la Maison d’Europe et d’Orient, à Paris 12ème.

La conférence qui s'est tenue le 17 mars était de très haute tenue et elle n'avait pas d'objectif politique autre qu'aider à l'amélioration de la situation des droits de l'homme en Turquie. Les dénonciations ont été exprimées sans tabou, désignant les abus et les problèmes de manière claire et précise. Les motifs d'espoir ont également été abordés.

Lundi 17 mars à 19h, conférence débat Turquie : quelle liberté d'expression ? soirée en hommage à Hrant Dink, journaliste assassiné
Amnesty International France en partenariat avec la Maison d’Europe et d’Orient.

Avec :

EROL ÖNDEROGLU, éditeur et éditorialiste à BIANET (journal turc en ligne sur les droits humains), militant pour la liberté d’expression en Turquie, correspondant de Reporters Sans Frontières.

CLAUDE EDELMANN, Coordinateur Turquie à Amnesty International France.

ALI BAYRAMOGLU, sociologue et éditorialiste.

Erol Önderoglu nous présente dans un premier temps un historique des événements ayant abouti à l'assassinat de Hrant Dink. C'est en tant que représentant de Reporters sans Frontières en Turquie qu'il avait rencontré Hrant Dink en 2004, lorsque ce dernier avait l'intention de créer une radio à Istanbul pour servir de voix à la communauté arménienne de Turquie et qu'il avait commencé à être inquiété par l'article 159 de l'ancien code pénal turc.

En réalité, Hrant Dink est devenu la cible des nationalistes à partir du moment où il a évoqué dans le journal Agos les origines arméniennes de Sabiha Gökçen, fille spirituelle d'Atatürk qui avait grandi dans un orphelinat. Immédiatement après, l'Etat-major a publié un communiqué détaillant la réaction préconisée face à de telles publications et face à des journalistes « qui ont d'autres idées derrière la tête ». Cet appel a été suivi de manifestations devant les locaux d'Agos aux cris de : « Traître! » et « A bas l'ASALA! ». Puis une série d'articles sur l'identité arménienne vaudront à Hrant Dink un procès sur la base de l'article 159 de l'ancien code pénal turc, pour sa fameuse phrase mal interprétée sur le « sang empoisonné ».

Ce procès aboutira à une condamnation à 6 mois de prison avec sursis. Hrant Dink avait alors publié un article contre l'article 301 du nouveau code pénal turc (Nota CVAN : ce nouveau Code Pénal avait été approuvé par l'Union Européenne…) dans lequel il affirmait avoir donné une interview à Reuters. Dans cette interview, il avait parlé du génocide arménien en tant que génocide en se demandant comment un peuple vieux de 4000 ans pouvait disparaître du jour au lendemain si ce n'était pas un génocide. Cet article lui valut un nouveau procès, à lui ainsi qu'à son fils Arat et au propriétaire du journal Sarkis Seropyan. Malgré l'assassinat de Hrant Dink, ce procès ne sera pas interrompu et ses co-accusés se verront condamner à un an de prison. Puis un nouveau procès sera intenté à Aris Nalci, nouveau rédacteur en chef d'Agos et à Sarkis Seropyan. Erol Önderoglu précise qu'au cours de ses procès, Hrant Dink se sentira bien seul et qu'il a dû attendre longtemps avant que des intellectuels turcs lui rendent visite pour le soutenir.

Erol Önderoglu évoque ensuite le procès des assassins présumés de Hrant Dink. Les accusés sont un groupe de 19 personnes, tous adolescents, originaires de Trabzon, tous civils. De nombreuses plaintes seront déposées contre des fonctionnaires mais très peu d'entre eux seront accusés : aucun policier, 2 gendarmes seulement (alors que de nombreux gendarmes ont posé avec le tireur présumé devant un drapeau turc sur lequel était écrit « La patrie est sacrée, elle ne peut pas être abandonnée », seuls celui qui a diffusé les photos à la presse et celui qui a laissé le prévenu mis en examen se promener en liberté ont été inquiétés), aucun membre de la préfecture de police. Parmi les commanditaires présumés figure un informateur de police vénérant le tireur présumé comme un héros. Figurent également 2 membres d'un foyer lié au parti BBP (Parti de la Grande Union). Erol Önderoglu affirme qu'il est impossible que la décision d'exécuter Hrant Dink n'ait pas été prise dans ce foyer au su du parti.

Les avocats de la famille Dink dénoncent un procès découpé : une partie à Trabzon, une partie à Samsun, une partie à Istanbul, ce qui fait qu'il est extrêmement difficile de suivre toute l'affaire, de confronter les témoins et que le procès traîne en longueur : bientôt aura lieu la cinquième audience en 14 mois. Malgré tout, Erol Önderoglu salue avec circonspection les points positifs : la 14ème chambre d'Istanbul accepte de demander à celle de Trabzon le rapatriement des registres d'un accusé (mais la demande aboutira-t-elle? Les registres ont-ils été détruits ?), les services du Premier ministre font une enquête, une sous-commission parlementaire va entendre toutes les parties concernées y compris celles qui n'ont pas été inquiétées comme les préfets de Trabzon et d'Istanbul. En tout état de cause, les avocats de la famille Dink vont porter l'affaire devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme.

Claude Edelmann prend ensuite la parole pour exprimer la position d'Amnesty International tout en précisant qu'il n'a évidemment pas l'expérience personnelle des deux autres invités. Amnesty International est très préoccupée par la dégradation des droits de l'homme en Turquie.
2007 constitue un triste record avec l'inculpation de 254 personnes dont 34 journalistes, la suspension de 17 périodiques (des journaux pro-kurdes ont été suspendus 18 fois, Gundem 6 fois, Nokta a fait l'objet d'une descente de police), la suspension de YouTube, le blocage du compte bancaire d'Amnesty International, l'assassinat de trois membres d'une édition chrétienne, la tentative d'assassinat d'un prêtre, les nouveaux procès intentés aux personnes pourtant acquittées.

La persécution de l'appareil juridique de l'Etat se double d'une persécution par des groupes ultranationalistes, dont certains sont clandestins et d'autres ont pignon sur rue comme l'Union des Avocats. Pour Claude Edelmann, il y a évidemment un lien entre ces deux types de persécution : les procès des assassins présumés de Dink ou des assassins présumés des éditeurs de Malatya en sont une preuve claire et nette. Il y a toujours eu en Turquie une nébuleuse criminelle dont les racines sont liées à l'Etat, et elle semble s'être réactivée face aux perspectives d'adhésion à l'Union Européenne et à l'essor des forces démocratiques qui ont provoqué une psychose du complot.

Selon Claude Edelmann, seul le fait qu'Erdogan soit devenu lui-même une cible de cette nébuleuse l'a conduit à faire arrêter 31 ultranationalistes du gang Ergenekon. Pour finir, Claude Edelmann précise que 14 articles du nouveau code pénal constituent des menaces à la liberté d'expression et que certains d'entre eux sont rédigés de telle façon qu'ils paraissent garantir la liberté d'expression alors qu'ils servent en fait à poursuivre les défenseurs des droits de l'homme.

Ali Bayramoglu précise en préambule qu'il a collaboré au journal Agos et qu'il était proche de Hrant Dink politiquement et sentimentalement. Puis il raconte qu'effectivement la Turquie présente deux facettes: la première, celle d'un Etat répressif sur fond de collusion avec des groupes ultranationalistes, s'oppose à la deuxième qui est celle de Hrant Dink avec tous ses progrès. C'est sur cette dernière qu'il souhaite s'appesantir en soulignant trois points. D'une part, la couche islamique de la société connaît une forte sécularisation, ce qui se voit notamment dans les pratiques quotidiennes, mais aussi à travers l'expérience politique de l'AKP.

Puis, la démocratisation des mentalités se répand avec les idées que le pouvoir civil doit être supérieur au pouvoir militaire. Enfin, on constate une forte subjectivation, une renaissance de l'individu notamment chez les Kurdes. Malgré tous les aspects négatifs (deux tentatives de coup d'Etat déjouées en 2002 et 2004, une planification (avortée) de coup d'Etat pour 2009, deux avertissements militaires, trois séries d'assassinats et le coup d'Etat juridique que constitue la demande d'interdiction de l'AKP), l'élection du Président au suffrage universel réconcilie la sphère étatique et la sphère politique.

Ali Bayramoglu raconte ensuite sa participation au procès des assassins présumés de Hrant Dink. Il s'est porté partie civile et explique la difficulté à se trouver en face des assassins présumés qui l'insultent presque (l'appelant « grand frère Ali ») et des avocats qui débitent une propagande fasciste. Il est certain que l'Etat turc a tué Hrant Dink et qu'aucune preuve matérielle ne sera trouvée mais il espère que ce procès mobilisera les forces démocratiques. Il raconte également qu'en Turquie existent encore des groupes similaires aux Gladios démantelés partout ailleurs (Nota CVAN : les Gladios sont des cellules téléguidées par la CIA et chargées de neutraliser à l’étranger les adversaires des USA en cas de troubles). Comme par exemple le cas d'Ergenekon, du nom d'une vallée d'Asie Centrale où les Turcs ont repris des forces pour poursuivre leur progression vers l'Ouest.

Le public prend alors la parole pour poser des questions aux intervenants.

Une journaliste collaboratrice de Bianet mais également de RFI et Courrier International montre son étonnement devant la partialité des intervenants. Elle estime que la liberté d'expression défendue par les intervenants ne s'applique pas aux journalistes écrivant contre l'islamisme. Elle-même a diffusé des articles de Hrant Dink alors que personne encore ne savait qui il était. Aujourd'hui, elle se sent menacée et peu défendue. Puis elle accuse Ali Bayramoglu d'avoir menti en cachant son appartenance à l'AKP et dit qu'il est un porte-parole du gouvernement. M. Bayramoglu ne souhaite pas répondre et rejoint le public pour ne plus se trouver en face de son accusatrice.

Puis un membre du Collectif VAN pose deux questions : la première porte sur la persécution des défenseurs des droits de l'homme turcs à l'étranger : Ohran Pamuk avait été notamment cité par Claude Edelmann, qui avait décrit un site Internet appelant à son assassinat. La deuxième fait le parallèle entre le travail d'Amnesty International et celui de certaines associations arméniennes. Or, on accuse souvent ces dernières d'alimenter le nationalisme turc car elles exercent une pression extérieure qui est considérée comme néfaste sur le plan intérieur. D'où la question de savoir si la pression extérieure est utile aux forces démocratiques de Turquie.

M.Önderoglu répond en fait à la première intervenante en précisant qu'il défend tout l'échiquier politique et culturel de Turquie : extrême-gauche ou extrême-droite, islamistes ou kémalistes, etc.
Il explique ensuite que les associations européennes sont souvent pleines de clichés et émettent des rapports de facilité basés sur le copier-coller. Ohran Pamuk par exemple ne s'est pas enfui de la Turquie comme rapporté dans les médias occidentaux (Nota CVAN : Erol Önderoglu semble « oublier » que fin janvier 2007 - soit moins de deux semaines après l’assassinat de Dink et les menaces proférées à son encontre par l’un des complices du meurtre -, le romancier turc Orhan Pamuk, prix Nobel 2006 de littérature, a annulé – via une annonce faite par son éditeur allemand Hanser - une importante tournée prévue de longue date en Allemagne, pour partir aux USA).

Puis il explique que la Turquie fait l'objet d'accalmies de longue durée entrecoupées de graves crises : en 1993, l'assassinat d'Ugur Mumcu a été suivi de 5 ans de tranquillité, puis en 1999, nouvel assassinat, celui d'Ahmet Taner Kislali, et en 2007, Hrant Dink. Ali Bayramoglu précise que ces assassinats n'ont rien à voir entre eux, Hrant Dink n'ayant pas été assassiné parce qu'il était journaliste mais parce qu'il était Arménien.

Une intervenante d'Amnesty International précise qu'elle a constaté une forte islamisation de la société turque. Un autre intervenant du public lui répond que des études montrent que le port du voile diminue ces trois dernières années et interprète la lutte de l'islam politique de l'AKP comme une lutte des paysans chassés par l'exode rural contre les élites depuis longtemps urbanisées. Il dresse le parallèle avec la troisième Italie, composée de petits patrons dynamiques mais conservateurs. Claude Edelmann précise la définition de la laïcité à la turque, différente de la laïcité à la française : en Turquie, il ne s'agit pas de séparation de l'Eglise et de l'Etat mais de prise en main de la chose religieuse par l'Etat.

Un intervenant de Helsinki Citizens' Assembly reprend la question restée sans réponse de la pression extérieure et dit qu'elle est absolument nécessaire, que lui-même a organisé des conférences à Istanbul, où il a abordé toutes les questions y compris celle du génocide arménien. Il précise que le rapport avec le passé et le rapport avec l'extérieur sont constitutifs de la démocratie et que de fait, les pressions extérieures sont légitimes et nécessaires.

Compte-Rendu : Collectif VAN - 21 mars 2008 - 08:30 - www.collectifvan.org

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