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Les ratés turcs de la marche vers la démocratie

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MessageSujet: Les ratés turcs de la marche vers la démocratie   Jeu 10 Mar - 23:00

Les ratés turcs de la marche vers la démocratie

Thierry Oberlé
Le Figaro - 08/03/2005


Des images diffusées par les chaînes de télévision ont montré dimanche des policiers anti-émeutes matraquer des manifestantes rassemblées à Istanbul à l'occasion de la journée internationale des femmes. L'Union européenne s'est déclarée hier «choquée» par l'intervention des forces de l'ordre dont la violence a été jugée disproportionnée. Confronté aux critiques, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gul, a demandé l'ouverture d'une enquête. Le ministre s'adressait à la presse aux côtés de représentants de la «troïka» européenne, avec lesquels il venait d'achever plusieurs heures d'entretiens sur la demande d'adhésion de la Turquie à l'Union. Le chef de la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, le ministre britannique délégué aux Affaires européennes, Denis MacShane, et le commissaire européen à l'Élargissement, Olli Rehn, ont affirmé leur souhait de ne pas voir de tels incidents se reproduire.


Est-il permis de caricaturer Recep Tayyip Erdogan en chat empêtré dans une pelote de laine ? Ou en cheval obéissant à son dresseur ? Les poursuites engagées récemment contre des dessinateurs de presse ont écorné l'image d'un premier ministre, champion de la liberté d'expression. «Les jours noirs semblaient appartenir au passé et voilà qu'ils reviennent», a déploré l'association des caricaturistes turcs. Quant au département d'État américain, il a estimé dans son rapport annuel que l'«État et le gouvernement continue à limiter la liberté de parole».

C'est qu'en dépit d'avancées considérables, la marche turque vers la démocratie a quelques ratés. Un colloque qui s'est tenu hier à Paris, au Palais Bourbon, l'a fort opportunément rappelé. A l'initiative d'organisations non gouvernementales, il a présenté – en marge des polémiques soulevées par la perspective d'une entrée de la Turquie en Europe – un état plutôt sévère des droits de l'homme. Les participants ont jugé les progrès «insuffisants» et ont mis l'accent sur les imperfections des chantiers engagés par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. «Une vigilance critique est nécessaire», ont-ils assuré. En 2004, cinq prisonniers sont morts sous la torture dans des locaux de police. S'ils touchent moins les militants politiques, les passages à tabac n'épargnent pas les délinquants ordinaires, qu'ils soient trafiquants de drogue ou simple voleur à la tire. Et les enquêtes engagées pour dénoncer les tortionnaires aboutissent rarement à des sanctions. «Le gouvernement parle de tolérance zéro mais il y a eu, au cours des derniers mois, 925 cas d'allégations de torture et 918 personnes ont demandé des soins après être passées entre les mains de la police», a dénoncé Yavuz Önen, le président de la Fondation pour les droits de l'homme en Turquie (TIHV).
«On rencontre encore aujourd'hui des épisodes de torture. Elle est diffuse et préméditée», affirme-t-il. Plus généralement, Yavuz Önen dénonce le «manque de réalité du processus de libéralisation». «On continue à prononcer des jugements sans procès alors que les exécutions extrajudiciaires se poursuivent», précise-il.

Onze exécutions sommaires ont été comptabilisées l'an passé dans le Sud-Est anatolien où l'administration conserve des «réflexes de guerre» malgré le retour à la paix civile. «Les plaies des combats ne sont pas pansées car l'État a tracé pour la question kurde et celle des minorités des lignes à ne pas franchir», commente Yusuf Atalas, le président de l'association des droits de l'homme en Turquie (IHD). L'avocat évoque aussi les modifications apportées à la terminologie scientifique avec la «purge du terme armenicus dans la terminologie botanique et animalière». Considérés comme idéologiquement suspects, le goéland (larus armenicus) et l'abricot d'Arménie (prunus armenicus) se sont vus débaptisés.

En acceptant d'engager des discussions avec la Turquie le 3 octobre prochain, les dirigeants de l'Union européenne ont fait le pari que la Turquie poursuivra ses efforts pour satisfaire l'ensemble des critères à remplir pour entrer dans le club des démocraties européennes. Ils n'ont pas pour autant donné un chèque en blanc puisque, comme l'explique Jean-François Bayart du CNRS, des mécanismes de contrôle existent. Et force est de constater que, quelle que soit l'issue du processus d'intégration, le projet européen donne un souffle nouveau à la société civile turque.
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