
Le film "Un aller simple pour Maoré" sort au cinéma à partir du 4 février à l’Espace Saint Michel à Paris : programmation tous les jours pendant trois semaines, Puis dans toutes les grandes villes de France, la programmation sera en ligne au fur et à mesure. Toutes les infos sur :
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SYNOPSISKwassa-kwassa : une barque de pêche, une quarantaine de passagers à bord, une coquille de noix ballottée dans l’océan, le passeport pour "la vie" ou pour la mort, pour les milliers de Comoriens qui tentent chaque année de rejoindre les côtes de l’île française de Mayotte.
C’est à la suite de la décolonisation, alors que l’archipel des Comores accède à l’indépendance, amputé du territoire de Mayotte, que l’écart va se creuser entre les îles. La raison d’état française va orienter le destin des quelques dizaines de milliers d’habitants que comptent Mohéli, Grande Comore, Anjouan et Mayotte. Alors que d’un côté on s’enfonce dans un marasme politico-économique, en partie commandité via des mercenaires français, de coup d’état en assassinat, de l’autre on se retrouve à devoir adapter son mode de vie traditionnel à l’administration française....
Aujourd’hui, un tiers des 160 000 habitants de l’île française de Mayotte sont des clandestins. L’économie et la vie sociale sont organisées autour de la présence de ces "indésirables cousins pauvres" venus des îles comoriennes. Une main d’oeuvre prête à tout pour quelques euros, qui vient chercher ici "la vie", les soins, la scolarité, l’espoir d’un avenir meilleur... pour finalement se retrouver traquée par la police, organisant sa survie dans des bidonvilles et supportant des conditions de travail proche de l’esclavage...
Mayotte, la comorienne, la française, la mahoraise, plus de trente ans après son rattachement à la métropole, et à la veille de sa départementalisation fait face à Anjouan et à la misère des Comores.
ENTRETIEN AVEC AGNES FOUILLEUX, REALISATRICE
Quelle est la genèse de ton projet ?L’idée de ce film est partie du fait que personne ne parle de ce qui se passe aux Comores, ou alors de façon superficielle et très incomplète. On parle peu de toutes ces personnes qui meurent noyées dans la traversée entre l’île d’Anjouan et de Mayotte, les milliers de " morts Balladur " comme on les surnomme là-bas,
on n’évoque jamais les 21 condamnations de la France par l’ONU depuis 1975 pour non respect du droit international, et encore moins de la chasse actuelle faite à des clandestins qui sont en réalité sur leur propre territoire ! A tel point que même les fonctionnaires nommés là-bas peuvent vivrent plusieurs années à Mayotte sans vraiment savoir ce qui s’y passe ! C’est ahurissant. C’est comme un grand secret que gouvernement après gouvernement on a patiemment étouffé, un morceau de Françafrique pas bien reluisant, un " contentieux désagréable " comme l’avait qualifié François Mitterand lors d’une visite à Moroni, avec des conséquences actuelles plus que tragiques.
Aucun journaliste à ma connaissance, n’a approfondi le sujet, et d’ailleurs, toutes les chaines de télévision à qui je l’ai proposé ont trouvé de bonnes raisons de décliner. J’ai fini par tourner le film avec mes propres moyens, en choississant la liberté de forme qu’offre le cinéma…
Qu’est ce qui t’a frappé quand tu es arrivée à Mayotte ?La première fois, c’était en 2000, je ne m’attendais pas du tout à ça. Contrairement aux autres territoires d’outre-mer que j’avais vus, Mayotte était assez " sous-developpée ", une ambiance très africaine. A Mamoudzou, la capitale, qui ressemblait plus à un village de brousse qu’autre chose, il y avait sur la place centrale régulièrement des grands mouvements de foules : la plupart des jeunes clandestins vendeurs à la sauvette s’enfuyaient en courant à l’arrivée d’un fourgon de police. Ils revenaient, aussitôt le fourgon disparu au coin de la rue. Aujourd’hui la pression est plus importante, et c’est de plus en plus dur pour eux. Le tiers de la population de Mayotte est clandestine. Forcément ça ne passe pas inaperçu. Il y a aussi les bidonvilles qui couvrent des flancs entiers de collines, et les gens partout qui essaient de se débrouiller pour gagner quelques euros, ici au bord de la route à vendre quelques fruits, là sur un chantier, ou dans les champs à garder les zébus…
Comment as- tu rencontré les différents protagonistes de ce qui se joue à Mayotte : les clandestins anjouanais, les représentants de l’Etat français, les anciens qui ont vécu la décolonisation et la partition des Comores ?Les gens parlent facilement de tout ça si on prend le temps de les écouter, la rencontre se fait sans problème. Ils se sentent tellement mal compris, peu écoutés, surtout les anjouanais, ce sont des victimes à qui on n’a jamais offert la possibilité de s’exprimer, d’être reconnues comme telles. Ils sont tout simplement ignorés. Ils ont le sentiment d’avoir été victimes d’une injustice qui les poursuit tout au long de leur vie. Je pense à Souali, le passeur d’anjouan, fils de gendarme français qui n’a jamais pu obtenir ses papiers, aux clandestins sculpteurs de Domoni, enfermés dans leur banga pour ne pas se faire arrêter, et qui toute la journée recoivent des fonctionnaires de police ou autres qui viennent acheter des cadeaux-souvenirs sculptés chez eux ! C’est incroyable des situations aussi surréalistes ! Dans le film, il y a aussi un extrait du journal de 20h de Pujadas. C’est symptomatique de la façon dont on parle des problèmes qui touchent Mayotte et les Comores : raccourcis journalistiques qui mènent à des non-sens, qui blessent profondément ceux qui sont concernés et inquiètent pour l’avenir de cette île. C’est tout ce que je voulais montrer petit à petit dans mon film, cela se fait sur la longueur des 84 mn je ne voulais pas passer à côté des finesses et des nuances du réel et de la vie. Je ne voulais pas faire un film militant avec des méchants et des gentils, poser une frontalité. Le Préfet de Mayotte m’a reçue sans problème, sa responsable de la communication m’a permis de tourner dans le bureau des étrangers à la Préfecture. Pour ce qui concerne le discours du Préfet, mon intention n’était pas du tout de le condamner. Il est repésentant de l’état, il tient son rôle et comme tel, par rapport à ce qui se passe dans la réalité, son discours paraît bien sûr très en décalage. Il est la parole officielle, celle qui a choisi la raison d’état avant la raison humaine, celle de la Françafrique.
Comment as- tu gagné la confiance de personnages comme par exemple le " colonel ", qui participé aux campagnes d’intimidation de la France lors du référendum pour l’indépendance ?Des personnages comme le " colonel ", il y en a dans chaque village à Mayotte. Labolée habite le village de Coconi, le même village que Malo qui se souvient aussi de tout ça. Ils m’ont raconté spontanément tout ça, sans problème. C’est vrai que les mahorais sont actuellement en porte à faux puisqu’aujourd’hui, la majorité des habitants de Mayotte veut bien entendu rester française, sans cacher que c’est pour des raisons purement pécunières. D’un autre côté, ils ont tous de la famille aux comores, et se sentent tout à fait comoriens et musulmans.
Sinon, tu as pu travailler facilement avec les autorités françaises notamment pour filmer les patrouilles côtières de la police pour traquer les bateaux des passeurs ?J’ai été étonnée de la façilité d’obtenir une autorisation pour filmer sur la vedette de la Police aux Frontières. Une simple lettre écrite à la main pour expliquer mon projet de documentaire faxée à Paris à la direction nationale, et j’ai obtenu cet accord. C’est très rassurant quelque part... La seule contrainte était bien entendu que les policiers présents ne pouvaient pas répondre ni à un interview, ni à des questions. On a passé la nuit entière ensemble sur le bateau, et ils m’ont tous décrit hors caméra, que ce à quoi ils devaient faire face quand ils arrêtaient un kwassa était terrible humainement…les enfants en bas âge, les malades, les vieux, les plus jeunes, qui à n’importe quel prix veulent se sortir de leur condition. Je me souviens de la mer, assez calme ce jour là, et pourtant, même du haut du ponton de la super navette moderne de la police, c’était impressionnant. Une simple barque de pêche, chargée de 30 à 40 personnes là dedans, c’est évidemment de la folie complète. C’est pourtant le quotidien de nombreux comoriens…C’était celui de tous ceux qui sont morts et ceux qui vont mourir encore.
Le public français semble se désintéresser totalement de Mayotte, y compris quand François Baroin a fait la proposition scandaleuse de substituer le droit du sang au droit du sol. Tu te l’expliques uniquement par l’éloignement géographique ?Non bien sûr, ce n’est je crois simplement pas un sujet médiatique " à la mode ", du coup les gens ne sont pas au courant. De temps en temps, sur les ondes de Radiofrance, on annonce en quelques mots le naufrage d’une barque de pêche, d’un kwassa, alors qu’il y en a presque chaque jour ; une dépêche AFP qui tombe à pic pour combler quelques secondes de creux à l’antenne. Mis à part le travail d’enquête qu’a fait Pierre Caminade pour son dossier noir " Mayotte-Comores, une histoire néocoloniale ", aucun journaliste n’a pris le temps de fouiller les dessous de cette immigration massive, et ses enjeux. On ne peut pas leur en vouloir, ils sont pris aujourd’hui dans des contraintes économiques, de temps et de formatage qui ne leur permet pas ce genre de travail. Et d’un autre côté, les décideurs que sont par exemple les directeurs de programme des chaines, ou ceux qui pourraient permettre à ce type de film d’être pré-financé, sont tous sur des sièges éjectables et forcément deviennent frileux.
Et par ailleurs ton film n’a eu aucun soutien public alors qu’il a été diffusé sur France O et a eu de belles critiques de la presse télévisuelle. Tu te l’expliques également comment ?Aucune des tentatives d’obtenir un diffuseur au préalable pour recevoir une aide du CNC et de la région n’ont abouti. Un décideur d’une chaine hertzienne du service public m’a même dit qu’il pouvait être intéressé à condition d’oublier le contenu " politique " de l’histoire…
Un autre a répondu que c’était " salir la France " que de divulguer de pareilles informations… J’ai été très étonné que France O accepte de diffuser le film après postproduction. Mais ça n’a pas été sans remous notamment à Mayotte… Ca n’a tenu qu’’à une volonté forte de Pierre Watrin et de Wales Kotra qui ont beaucoup aimé le film, qui ont fait ce choix éditorial fort.
Crois tu que la situation se soit dégradée ces dernières années pour les clandestins ? Y a t il la montée d’un certain racisme ?Oui, c’est assez terrible. Il y a tout un mouvement de pensée véhiculé à Mayotte à destination des mahorais par la classe dirigeante mahoraise et métropolitaine qui les poussent à désigner comme bouc émissaire les comoriens en situation irrégulière, les rendre responsable de tous les maux de l’île. On monte les populations les unes contre les autres, diviser pour mieux régner ! La solution " tout répression " est aussi la seule qui est mise en place, la coopération régionale, seule vraie solution reste à un niveau plus qu’embryonnaire.
Tu as choisi par ailleurs une forme assez originale sur plusieurs plans avec des surimpressions, un travail décalé de la bande son ...Tu nous en dis plus ?Actuellement, j’ai l’impression que la mouvance documentaire offre deux alternatives opposées : d’un côté le documentaire de création, orienté vers l’introspection, qui si il permet une grande liberté de forme exclue souvent l’analyse globale, et d’un autre côté une forme " de télévision " très formatée, qui va du spectaculaire à audimat jusqu’au voyage folklorique, et ressemble plus à ce que l’on trouve dans les cases " magazine " des chaines de télévision mais aussi au cinéma... Je ne voulais surtout pas faire un film de télévision avec une voix off qui nous dit quoi penser sur des images de cartes postales, avec des personnages tels qu’on les attend et qui nous plongent dans la compassion ou dans le spectaculaire. Je voulais une forme originale avec un rythme de cinéma, des personnages présents à qui on donne la parole en respectant ce qu’ils ont à dire, et qui permettent d’embrasser la généralité d’un propos, qu’on ne reste pas dans l’anecdote, le particulier pour permettre la réflexion sur un système. M’autoriser une grande liberté de création en ouvrant une réflexion sur du politique, sans faire un film militant, voilà le préalable que je m’étais fixé. Raconter une histoire sans m’en tenir non plus à des faits qu’un journaliste dans un souci d’exhaustivité aurait replacé dans un contexte géographique précis , carte à l’appui et dans une suite chronologique. Peu m’importe que les gens qui sortent d’une projection sachent précisémment ou se situent les Comores sur le globe ! Ce que j’ai voulu mettre en évidence ce sont des phénomènes sociaux, humains, dans un contexte et un processus politique en cours, en montrer les effets dans la vie de gens ordinaires que sont les personnages sur l’écran… Toucher à cette matière humaine qui disparaît dans les statistiques du journaliste, et la montrer par les outils du cinéma : le son, l’image, le montage, la musique… Donner à vivre au spectateur aussi bien le malaise du clandestin dans son long voyage, la pression constante du départ, de la survie, de l’inconnu, l’humiliation vécue, que l’angoisse des policiers à l’abordage …J’ai utilisé dans ce but des sons qui rentrent "cut", des superpositions d’images, des images déformées et retravaillées, des plans courts comme des souvenirs flashs qui viennent s’entrecouper dans le réel de certains… Les voix de radio en ambiance, le journal télévisé, les images d’archives, la présence des médias en général, ont pour moi une place importante dans le propos politique du film. La musique, les chansons aux paroles sous-titrées ont aussi une place centrale, celle de la voix du peuple comorien.
Entretien avec RESF Mayotte
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"Puisqu'on allume les étoiles, c'est qu'elles sont à quelqu'un nécessaires"